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Québec Cinéma

Jean-François Lesage à propos de Prière pour une mitaine perdue

Jeudi, 9 décembre 2021

Récompensé par le Prix Iris du Meilleur son - film documentaire en juin dernier, le long métrage Prière pour une mitaine perdue sort en salle ce vendredi à Montréal, Québec et Sherbrooke (voir les horaires). Se déroulant principalement la nuit, et en plein hiver, le film de Jean-François Lesage (La rivière cachée) part d’une prémisse en apparence fort simple : la perte d’un objet du quotidien devient symbolique d’un manque plus profond. Ce constat a été le point de départ de notre rencontre avec le réalisateur de ce beau documentaire, tout à fait de circonstances.

En premier lieu, peux-tu nous parler de ce qui a été l’étincelle de ce film?

Quand on perd sa tuque, son écharpe ou ses mitaines, on ressent – en tout cas moi qui déteste perdre quelque chose – un manque plus grand. J’imagine que ce sentiment est exacerbé avec une perte plus immatérielle. C’est venu un peu comme ça. Avec l’idée de faire parler des gens que je ne connais pas, rencontrés par hasard à la STM. Je voulais commencer à les faire parler de ces pertes matérielles et les amener progressivement à se confier sur des pertes plus abstraites, plus sérieuses, plus dramatiques aussi.

Ce qui est aussi surprenant, c’est que les gens sont souvent très attachés au objets anodins. Comme cette dame qui a perdu sa tuque…

<>Oui, c’est drôle parce qu’à un moment dans le film, lors de la scène du souper, Suzanne qui s’est fait cette tuque elle-même, déplore qu’elle n’a plus qu’une seule photo d’elle sur sa carte OPUS. Elle a fait toutes sortes de démarches pour la retrouver, en vain. Et, en parallèle, tu as des gens qui parlent de pertes qui semblent plus graves, mais dans le fond, c’est comme si Suzanne avait ouvert une porte, un espace de discussion. Car, après ça, on a Blaise qui raconte qu’il a perdu sa mère dans des circonstances très tristes. On dirait que toutes les pertes sont égales. Parce que pour Suzanne, cette tuque c’était tout un univers.

Au moment de scénariser le film, est-ce que tu savais le chemin que prendrait ton film? Car durant le tournage, tu ne savais pas trop ce que tu allais obtenir comme matériel.

Jusqu’ici, dans mes films, il y a toujours une question qui m’absorbe. Contes du Mile-End tournait autour de l’infidélité, Un amour d’été avait plus de questions, mais tournait sur la peine d’amour, La rivière cachée c’est comment parvenir à construire du sens dans nos vies. Et là, c’est ce qui touche à quelque chose de perdu que j’aimerais ardemment retrouver. Donc, au départ, je définis l’approche. Je me dis que je vais trouver les protagonistes aux objets trouvés de la STM. Ensuite je vais m’inviter chez eux pour faire une entrevue pendant laquelle je vais découvrir leur univers, avec qui ils vivent, leur milieu, etc. Cette entrevue, je ne pensais pas forcément la mettre dans le film, je la voyais plus comme un terrain de recherche… Et ensuite – et je tablais beaucoup là-dessus – je leur demande s’ils pourraient inviter des amis, de la famille, un conjoint avec l’idée d’aller un peu plus loin lors de cette soirée. Donc, tout ça, c’était défini d’avance. Le fait que j’aille parler aux gens d’un espoir profond, d’un désir de retour, ça c’est défini à la base. Mais après, le film m’amène sur des sentiers très différents de ce que j’envisageais. Et ça se passe toujours comme ça. Et je sais aussi que le réel c’est trop large, alors il faut circonscrire, se mettre des balises. C’est drôle parce qu’un jour quelqu’un m’a dit tu devrais faire de la fiction. Comme si il était acquis que le documentariste, c’est le réel. Il ne fait que sortir avec sa caméra et filme tout ce qu’il croise.

Tu es sans doute l’un des quelques documentaristes au Québec auquel on pourrait accoler naturellement une étiquette de fiction…

Pour moi, ce qui est important, d’ailleurs peut-être plus que le récit, c’est de camper une atmosphère, un monde fort. Et que ce ne soit pas le même monde d’un film à l’autre. C’est sûr que cette préoccupation peut passer pour fictionnelle. Je suis dans une sorte de vaisseau spatial avec des personnages bien réels que j’essaye de plonger dans un univers fictionnel. Et je ne me gêne pas pour le faire avec la musique, avec la colo, avec le montage… avec le noir et blanc, avec les chutes de neige... Sur papier, j’avais marqué le besoin d’avoir des chutes de neige dans chaque plan… mais cela s’est avéré très dur à tenir comme pari. On a dû adapter les journées de tournage et de congés en fonction des prévisions météo. Au final, il a fallu tourner quatre tempêtes pour arriver à un film dans lequel il n’y a qu’une seule scène sans neige à l’écran!

Comment s’est passée la recherche de candidats au comptoir des objets perdus de la STM?

Dans la file d’attente, on leur demandait d’abord l’autorisation de filmer l’interaction avec les employés de la STM. Après qu’ils soient passés, on leur expliquait qu’on faisait un film sur la perte, puis on leur demandait s’il était possible de les suivre durant les deux mois très froids de notre hiver... À Montréal, tout le monde dit oui. Au moins 80%. J’ai l’impression qu’il y a une ouverture à tout projet artistique dans cette ville… Y’a vraiment quelque chose qui se passe!

Une fois que tu es entré dans leur univers, ce que tu filmes, ce que tu voies, ou ce que tu entends, est-ce que ça change le film?

Oui! J’ai souvent eu l’impression que plus le tournage avance, plus mes idées se précisent, mais aussi, plus l’équipe est au diapason. Et j’ai souvent l’impression aussi que c’est durant les derniers jours de tournage que tout se passe. J’aime beaucoup ça. J’aime l’ascèse. J’aime retourner encore et encore sur les lieux, comme pour la Rivière cachée, refilmer la même rivière pendant quarante jours, ou pour la mitaine, retourner dans les mêmes maudites tempêtes. Mais, même si une soirée est décevante, on y retourne le lendemain, et cela va être une toute autre chose.

Et à un moment donné, il faut monter tout ça. Alors quel est le déclic qui fait que l’on garde ou que l’on jette?

C’est assez singulier parce que l’on monte à trois, avec Mathieu Bouchard-Malo et Ariane Pétel-Despots. C’est là l’étape la plus importante, là où le film va s’écrire. En fait, ce que l’on fait d’un film à l’autre, c’est de donner la chance à chaque scène d’être dans le film. Dans le fond, c’est donner une chance à chaque protagoniste, on en a suivi une trentaine pour la mitaine. Et ça j’aime ça. Tout devient plus beau plus vivant, plus vrai, presque. Mais un film ce n’est pas la somme de plein de jolis moments. ET là, on vit des montagnes russes d’émotions. On est convaincu d’avoir fait quelque chose de super… on visionne le lendemain et on est découragés. Et ça continue comme ça pendant plusieurs mois. Une de mes hypothèses pour m’aider dans la création, c’est qu’il y a un seul film dans tout mon matériel. Et il faut le trouver.

Entrevue réalisée à Montréal, le 30 novembre 2021.

Par: Charles-Henri Ramond

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